Toujours dominé par les hommes, le mouvement syndical sénégalais doit aussi beaucoup à l’engagement de nombreuses femmes. Des pionnières de l’époque coloniale aux militantes d’aujourd’hui, elles ont porté les revendications sociales et défendu les droits des travailleurs. Entre héritage et nouveaux combats, elles s’imposent désormais comme des actrices majeures du front social.

Pour le professeur Boubacar Diop, dit Bouba, les femmes ont, de tout temps, occupé une place de premier plan dans les luttes syndicales au Sénégal. Cet engagement dans le front social, souligne l’enseignant-chercheur à l’Ucad, ne date pas d’aujourd’hui, mais remonte même à la période coloniale. « Les professeurs Iba Der Thiam et Oumar Guèye ont montré dans leurs travaux le rôle éminemment important que les femmes ont joué lors des grèves des cheminots de 1938 et de 1947-1948, où elles ont assumé un rôle décisif », indique-t-il.

En effet, le professeur Oumar Guèye, dans son ouvrage Sénégal « Histoire du mouvement syndical, la marche vers le code du travail », souligne que la présence des femmes dans les organisations syndicales durant la période coloniale restait « marginale », le salariat étant dominé par les hommes dans les principaux secteurs d’activité (p. 157).

Toutefois, précise-t-il, aucune discrimination juridique n’existait dans les textes et, dès 1944, des femmes apparaissent déjà dans certains syndicats, notamment celui des instituteurs de l’Aof, avec des femmes comme Dominga Sambou. Mais, selon l’auteur, leur engagement dans les luttes ouvrières s’exprimait surtout à travers le soutien actif apporté aux travailleurs.

Ainsi, l’engagement des femmes dans le mouvement social s’est poursuivi bien après les indépendances. Selon le professeur Boubacar Diop, elles ont continué « à animer le mouvement syndical dans tous les secteurs d’activités ».

Des pionnières dans l’ombre des luttes sociales

« Des figures comme Eva Marie Coll Seck se sont illustrées dans le secteur de la santé avec l’Unsas. Nous pouvons également citer les Pr Penda Mbow et Rokhaye Fall. C’étaient de véritables amazones de notre mouvement syndical, chez nous les enseignants du supérieur, dans le cadre du Syndicat autonome des enseignants du supérieur (Saes) », a rappelé l’enseignant-chercheur.

Les femmes, bien que marginalisées, précise l’enseignant-chercheur, ont indéniablement contribué à structurer le mouvement syndical, voire social, dans tous les secteurs d’activités.

Un état de fait confirmé par le professeur Penda Mbow elle-même. Pionnière du mouvement syndical de l’enseignement supérieur, elle revient ici sur la manière dont les femmes ont investi le champ syndical dans ce secteur.

Selon elle, dans les années précédant la création du Saes, les enseignants du supérieur souhaitaient s’extraire du Sudes, à l’époque jugé trop lié aux partis politiques de gauche, pour fonder un syndicat autonome focalisé sur les spécificités de l’enseignement supérieur.

Dans cette perspective, un embryon de mouvement s’était formé à partir de 1986. Ainsi, à côté des hommes, il y avait des femmes comme elle, Salimata Wade, Nabira, Mame Ourèye Sy, entre autres, qui s’illustraient.

« C’était un véritable creuset où tout le monde se retrouvait. Nous menions des batailles épiques pour la revalorisation des salaires et pour de meilleures conditions de logement des enseignants », raconte-t-elle.

Dans un contexte de massification universitaire et de moyens insuffisants, Penda Mbow assure que les femmes n’ont jamais été laissées en rade dans les luttes collectives.

« On se battait pour une université de progrès, une université de développement. Les réunions étaient parfois tardives, les grèves longues, mais l’engagement était total. Une fois qu’on était engagé, il n’y avait pas homme ou femme : on était engagé », renchérit-elle.

Selon l’historienne, ces femmes syndicalistes ont été le « fer de lance » des luttes démocratiques au sein de l’université. Elles ont bâti les fondations qui permettent aujourd’hui l’émergence d’une nouvelle génération de femmes leaders dans le syndicalisme sénégalais.

À ce titre, la professeure en histoire médiévale donne en exemple la professeure Eva Marie Coll Seck, qui travaillait avec des non-universitaires dans le secteur de la santé en tant que secrétaire générale de l’Unsas.

Émergence d’une nouvelle génération

Cette dynamique se poursuit jusqu’à présent avec la nouvelle génération qui continue le combat. Les femmes sont ainsi beaucoup plus présentes, en dépit des contraintes.

Si, avec les pionnières, elles n’occupaient pas le devant de la scène dans les centrales syndicales, aujourd’hui elles émergent et occupent des postes de secrétaires générales.

Pour Fatoumata Binetou Yaffa, les femmes ont dû se battre dur pour obtenir cette reconnaissance. Selon elle, les centrales syndicales ne favorisent pas toujours l’autonomisation des femmes.

« Dans les centrales syndicales, les comités de femmes institués butent souvent sur l’autonomisation des femmes », dit-elle.

C’est d’ailleurs, explique-t-elle, ce qui l’a poussée à quitter la Cnts pour le Réseau des femmes travailleuses du Sénégal (Renafes), où elle assure la présidence.

Toutefois, elle se réjouit que, dans plusieurs secteurs désormais, que ce soit le transport, les travailleurs domestiques, etc., une très grande place soit aujourd’hui accordée aux femmes.

Fatoumata Binetou Yaffa souligne qu’au sein même de la Cnts, la pépinière de femmes est aujourd’hui « pleine de bonnes graines capables d’assurer la relève ».

 Souleymane WANE

lesoleil.sn

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